Pendant la rédaction de mon livre, j'ai rencontré plusieurs agriculteurs et agricultrices, souvent à la retraite maintenant. Nous avons naturellement parlé de leur façon de travailler autrefois.
Une évidence s'imposait : le métier a beaucoup changé en cinquante ans.
Aujourd'hui, la moisson et le battage des épis de blé se font en même temps grâce à la
moissonneuse-batteuse. Autrefois, ces tâches étaient nettement séparées dans le temps par quelques jours ou plusieurs semaines. D'abord, la faucheuse-lieuse, une machine tirée par des chevaux,
coupaient les gerbes et les liaient en petite botte de cinq ou six kilos. Mais tous n'avait des moyens aussi modernes. Paul Dorchies se souvenait que pendant la guerre, certains ouvriers
travaillaient encore à la faux. Des hommes et des femmes les suivaient pour recueillir les poignées de gerbe et les liaient par des brins de seigle. Il y a quelques mois un ami m'a montré un
objet en fer qu'il avait trouvé dans un champ. Il s'agissait en fait d'une petite enclume, celle que les faucheurs utilisaient pour refaire le tranchant de leur outil. Lors des pauses, ils
plantaient l'enclume dans la terre, s'agenouillaient et donnaient des petits coups de marteaux sur leur lame émoussée.

Scène de battage reconstituée lors de
la fête de la moisson à Gauville en 2006
Les bottes issues de la moisson étaient rassemblées en plusieurs tas appelés « diziaux ».
Pierre Loiseau m'expliqua la disposition précise de ces différentes bottes, certaines étant mises debout, d'autres en travers et les dernières couchées par-dessus l'ensemble.
Le battage intervenait plus tard, parfois deux mois après. C'était un grand moment. Les enfants
s'approchaient du bord du chemin pour voir passer l'impressionnante batteuse qu'on amenait jusqu'au champ. Elle allait être mise à contribution pendant toute la journée. Un chauffeur était chargé
avant l'aube de mettre en route la machine car elle fonctionnait à la vapeur. Les voisins, les ouvriers de la ferme et ceux de l'entreprise de battage venaient apporter leur bras. Au total,
estime André Brisset, il pouvait y avoir vingt-cinq personnes autour de la machine. Sans oublier les femmes qui donnaient à boire à tous ces braves travailleurs. Quel contraste avec l'agriculteur
d'aujourd'hui qui se trouve souvent seul lors des travaux agricoles ! Les bottes étaient hissées, déliées et étalées sur le tapis de la batteuse. La machine avalait les gerbes et opérait la
séparation entre le grain, la paille et la menue-paille. Progressivement, les sacs se remplissaient de grains. Pleins, ils pesaient plus de cent kilos. André Brisset et Pierre Loiseau se
demandent encore comment ils ont pu porter de telles charges dans leur jeunesse. D'autant qu'il fallait monter un escalier (au pire une échelle) et passer l'étroite porte du grenier avant de
pouvoir déposer leur sac.
Tant d'efforts méritaient une juste récompense. Pas moins de cinq repas entrecoupaient la journée.
Thérèse Brisset se souvient des coqs au vin, des pots au feu, des lapins en cocotte qu'elle a dû préparer pour ces dizaines de bouches affamées. Certains repas se prenaient à côté de la batteuse
telle que la « buvette » à 9h ou la « collation » à 16h. Les hommes s'installaient sur des ballots de paille. Au petit-déjeuner, à défaut d'assiette, une grande et épaisse
tranche de pain recueillait le morceau de lard. Dans la ferme du Chalet, chez la mère de Francine Besnard-Bernardac, on soupait dans un bâtiment d'exploitation suffisamment long pour accueillir
la tablée. À table, régnait une certaine hiérarchie : le maître était assis au bout ; les plus jeunes ouvriers agricoles ne pouvaient pas prendre la parole durant le repas sauf si un
« ancien » s'adressait à eux. Le cidre coulait à flot ; la pipe de 600 litres installée dans la cave en prenait un coup. Un café arrosé de goutte concluait le repas. Puis le maître
repliait son couteau et le rangeait dans sa poche. Tout le monde avait compris le signal : c'était l'heure de repartir au travail.
par Laurent Ridel
publié dans :
XXe siècle
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Dans quelques jours, sera commémoré le 11 Novembre, date de l'armistice de 1918. C'est donc une occasion de raconter la Grande Guerre. Éloignés de la ligne du front, les deux
villages n'ont pas subi les combats. Pourtant, l'épisode n'en a pas moins marqué les Lyrois à l'époque. Car toute la population a été mobilisée pour la guerre. Pendant quatre ans, l'énergie des
deux villages a été dévolue à la victoire des Poilus.
Le 3 août 1914, l'Allemagne déclare la guerre à la France. A la gare de Lyre, les mobilisés se rassemblent avant de monter dans les trains
qui les emmèneront vers le front. Sur le quai, chacun essaye de rassurer ses parents, sa femme ou ses enfants : il sera de retour d'ici quelques semaines. La guerre sera brève. Du moins, c'est ce
que la plupart croit. Mais à la fin de l'année 1914, alors que l'hiver s'installe, les soldats ne sont toujours pas rentrés dans leur foyer. Ils s'enterrent dans les tranchées. Le commandement
français comprend que le conflit sera une guerre d'usure. La victoire dépendra autant des combats sur le front que de l'effort de guerre, assuré par les populations à
l'arrière.

La sortie de l'usine Baraguey-Fouquet en 1907
Une partie des soldats est donc démobilisée et renvoyée dans les industries du pays pour fournir
l'armée française. A cette époque, la Neuve-Lyre possède une importante usine : les Laminoirs Baraguay-Fouquet. Située à Chagny (sur le site actuel de Paprec Plastique), elle
produit habituellement des produits variés en cuivre. La guerre oriente la production vers la fabrication de cartouches de fusil ou de douilles de 75. Chaque mois, environ 300 tonnes de métal
sortent de l'usine. L'activité est telle qu'on y fabrique jour et nuit et qu'on ne cesse d'embaucher. En août 1916, 240 ouvriers (dont 30 femmes) y travaillent.
L'activité bat aussi son plein dans une autre usine de la Neuve-Lyre. Les frères Charles et Marcel Blanchet viennent de reprendre la fabrique
de meubles installée dans le bas de Lyre. Ils en font une scierie qui produit entre autres des caisses pour l'armée.
Les bras manquent tellement que les patrons font appel à des ouvriers étrangers. Des Russes sont accueillis à l'usine
Blanchet, des Espagnols chargent des wagons à la gare de Lyre, des Anglais et des Canadiens coupent du bois dans les parcs des châteaux voisins ; en juin 1917, des Algériens arrivent à la
Neuve-Lyre pour travailler à Chagny. Des problèmes apparaissent pour loger ces différentes populations. On édifie en conséquence des « villages » provisoires dans les prairies. Les Lyrois
apprennent à connaître ces étrangers. Des conversations s'amorcent entre Anglo-Canadiens et Français. Le curé de la Neuve-Lyre s'intéresse aux Algériens et s'étonne avec quel respect ils suivent le
Ramadan. Il déplore que ses ouailles ne témoignent pas de la même rigueur lors du Carême !
(à suivre)
par Laurent Ridel
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