Un vitrail particulier dans l'église de la Vieille-Lyre

Publié le par Laurent Ridel

Si aujourd'hui elle a toutes les caractéristiques banales d'un commune rurale, la Vieille-Lyre présentait jusqu'au milieu du XIXe siècle une composition socioprofessionnelle assez originale. Le village vivait de la terre et en conséquence abritait une forte population d'agriculteurs et d'ouvriers agricoles. En cela, rien de particulier. Par contre, on distinguait en plus deux groupes numériquement importants : les artisans du bois et les artisans du fer. En sachant cela, on ne regarde plus de la même façon un des vitraux de l'église de la Vieille-Lyre.


Vitrail de l'église de la Vieille-Lyre

La proximité des forêts de Breteuil et de Conches explique le nombre d'artisans du bois avant 1850 (il en reste encore quelques-uns). Dans ces massifs, on croisait des bûcherons, des charbonniers et des voituriers qui emmenaient le charbon et le bois à l'extérieur. Bois qui servait au chauffage des foyers, aux menuisiers de la Vieille-Lyre et aux artisans du fer.


Les artisans du fer formaient un groupe important. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il semble être au moins aussi nombreux que les laboureurs et les journaliers. Nous reviendrons dans les prochains mois sur cette activité métallurgique, primordiale dans l'histoire lyroise. Certains artisans travaillaient à domicile. Ils disposaient d'un modeste outillage qui leur permettait de produire des marteaux, des tenailles, des broches à filer de la laine et du coton et des clous. Dans les documents d'époque, ils sont souvent appelés cloutiers (fabriquant de clous), parfois serruriers. D'autres Lyrois travaillaient aux forges de Trisay dont il ne reste presque plus rien aujourd'hui.


Et les femmes ? Le recensement de 1836 évoquent en nombre des fileuses parmi les Lyroises tandis qu'un texte plus ancien (1798) indique que le canton de la Neuve-Lyre (oui, oui, le village était chef-lieu de canton sous la Révolution) comptait plusieurs toilières c'est-à-dire de tisseuses de toiles. Que filaient et tissaient-elles ? Du coton ? Non, cela concernait plutôt la Seine-Maritime. Du lin ? Non, on n'en cultivait presque pas dans le Pays d'Ouche il y a deux cents ans. Alors de la laine ? Oui, le nombre élevé de moutons autrefois dans la région permet en tout cas de le supposer. Mais ce n'est pas tout. Les femmes utilisaient également du chanvre. On oublie que cette plante, connue de nos jours pour une utilisation plus polémique, servait autrefois à produire du fil. En général, les masures paysannes lyroises avaient à l'extérieur un coin dévolu à cette culture. Au XVIIIe siècle, sur les bords de la Risle à la Neuve-Lyre, ce n'étaient pas de simples coins mais des parcelles entières consacrées au chanvre : les chènevières. Toutefois, à la différence du lin, le chanvre était le « textile du pauvre ». On en faisait des toiles de navire. Le filage et la tissage avait lieu à domicile et non en usine. Il suffisait en effet d'un modeste outillage pour effectuer cette tâche : une quenouille pour la laine, un rouet pour le chanvre.


Par la variété de sa population, la Vieille-Lyre n'était donc pas un village comme les autres. Après ces explications, on regarde d'un autre oeil un des vitraux de l'église de la Vieille-Lyre. Vous êtes sûrement déjà passés à proximité, vous vous êtes peut-être même assis sous sa lumière multicolore sans le remarquer. Il est vrai que, comme ses voisins, il n'est pas particulièrement digne d'intérêt. C'est un oeuvre banale dans le style caractéristique du XIXe siècle. Pourtant ce vitrail doit attirer votre attention. Installé côte sud (côté mairie), la verrière représente en effet la Vierge, l'enfant Jésus et Joseph dans une configuration, à ma connaissance, très rare. Marie file avec sa quenouille, Joseph est penché sur son établi de charpentier tandis que Jésus s'apprête à enfoncer un clou dans une croix de bois. La fileuse, le charpentier, le clou, ceci ne vous rappelle rien ? Derrière cette scène religieuse, se découvre en réalité une représentation d'une famille lyroise. Et ce n'est sûrement pas un hasard. Je pense que ce vitrail a été composé pour célébrer le travail de nombreux paroissiens. N'est-ce pas l'oeuvre artistique la plus touchante de l'église saint-Pierre ?


(L'église de la Vieille-Lyre est habituellement fermée mais vous pouvez obtenir la clé au café du bourg)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article