Vol à l'abbaye de Lyre

Publié le par Laurent Ridel

Jeudi 25 février 2007. Archives Nationales. Paris. Dans la salle de lecture vaste comme un hall de gare, j'épluche une liasse de lettres jaunies. Elles viennent de toute la France : Vaux, Versilly, Vervant, Vibrac... Puis mes doigts s'arrêtent sur le nom que j'attendais : la Vieille-Lyre. La lettre date de 1790. Nous sommes donc au début de la Révolution française. L'auteur est un certain DUVAL DU MESNIL, grand propriétaire de la commune mais surtout premier maire de la Vieille-Lyre. Il relate un fait divers dont la portée s'étend jusqu'à aujourd'hui.

Lundi 17 mai 1790, le soleil n'est pas encore levé quant le maire DUVAL
DU MESNIL est réveillé par un domestique venant de l'abbaye Notre-Dame de Lyre. Le sous-prieur (le religieux qui dirige l'abbaye en l'absence de l'abbé et du prieur) veut le voir sur le champ car il vient de constater que le trésor du monastère a été volé dans la nuit. Précisons que le trésor est une armoire dans laquelle sont conservés les objets les plus précieux du service religieux (voir photos ci-contre du trésor de la cathédrale d'Evreux). Le maire quitte sa demeure du Mesnil, arrive au bourg et pénètre dans l'église abbatiale. Le sous-prieur lui montre le Trésor à gauche du choeur. Les serrures de l'armoire sont brisées. Il reste à l'intérieur quelques menus objets qui semblent ne pas avoir suscité d'intérêt de la part des voleurs. Mais il manque l'essentiel, notamment le bâton de chantre (surnommé le soleil d'argent doré), plusieurs statues en argent massif, la croix processionnelle, des reliquaires...  Autant d'objets magnifiques qui étaient uniquement sortis et montrés au public lors des grandes fêtes religieuses. 

DUVAL DU MESNIL réagit promptement. Dans tout le bourg, dans les hameaux et même au marché de la Neuve-Lyre, il fait battre la caisse de la Garde Nationale (la Garde Nationale est une sorte de milice villageoise ) pour avertir les soldats de se rendre sur le champ à la Vieille-Lyre. Une fois les gardes nationaux attroupés, le maire procède tel un chef militaire en installant des sentinelles aux « portes du dehors de l'abbaye, à toutes les issues et communications de dedans ». Il est en effet convaincu que le trésor volé est encore dans les murs du monastère. Personne ne doit sortir. Surtout pas les religieux (il ne sont que 6 à cette date) et leurs domestiques bien qu'ils affirment ne rien connaître sur le vol. Commence alors une véritable chasse au trésor. Les gardes nationaux sont chargés de fouiller le monastère entier. Même les appartements des moines. Tout est effectivement inspecté : le bois à proximité, le pied du mur d'enceinte (long de 2,5km signalons-le), le dessous des couvertures des mêmes murs. On regarde jusque dans les arbres creux, les terriers de lapins et les pièces d'eau.

Un attroupement se forme près de la Porte Pilière, une des sorties de l'abbaye en direction de Trisay : des gardes nationaux viennent de découvrir une partie de l'argenterie sous une couverture de mur. Le maire s'approche pour voir les objets retrouvés. Il s'agit notamment d'une statue de l'Enfant Jésus en argent massif dont la tête porte une couronne dorée garnie de pierres grenats, vertes et blanches. Il y a aussi deux saintes et deux anges d'argent massif, une coupe pour la communion... La recherche commence à porter ses fruits d'autant que peu après, DUVAL DU MESNIL est appelé à un autre endroit du monastère. Des soldats viennent d'inspecter le grenier d'un « lieu d'aisance ». Eh là, surprise ! On retrouve un chandelier en argent massif, une vierge à l'Enfant également en argent massif mais dorée et même un vieux livre.

Reste un problème : qui sont les auteurs du vol ? Les moines font des coupables désignés puisque les objets ont été retrouvés dans l'enceinte de l'abbaye. C'est possible mais rappelons que c'est l'un des religieux, en l'occurrence le sous-prieur, qui a donné l'alerte. Et ce dès l'aurore. N'oublions pas non plus que des domestiques habitent aussi le monastère. Ils sont autant suspects. Dépourvu de preuves, le maire n'arrête personne. En tout cas, pour la population, il ne fait aucun doute que les religieux sont les auteurs du vol. Cette suspicion envenimera les relations entre moines et habitants de la Vieille-Lyre. A tel point que cette hostilité accélérera le départ des moines. En novembre 1791, ils ont tous quitté le monastère.

Dans les jours suivants le vol, on retrouvera d'autres éléments du trésor mais jamais la totalité. Aujourd'hui encore, plus de deux ans après l'événement, quelques Lyrois sont convaincus qu'un trésor caché par les moines subsiste sur la commune. On parle notamment d'une Vierge en or. A la Vieille-Lyre, un arbre déraciné, un souterrain oublié, une Risle asséchée pourraient bien dévoiler une jolie surprise.
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Francine 16/02/2007 11:22

Bonjour,
j'ai aimé lire cette article. J'avais déjà entendu parler de cette histoire de vierge en or.
Mais j'aimerais savoir que sont devenus les objets retrouvés ? Sont-ils conservés dans l'église de la Vieille-Lyre ?

Laurent Ridel 23/02/2007 12:16

Merci Francine,
Que sont devenus les objets retrouvés ? Ils ont d'abord été entreposé dans la pièce la mieux fermée de l'abbaye : le chartrier (c'est-à-dire l'endroit où étaient conservées les archives du monastère).
Ensuite je suppose que le trésor, considéré par les Révolutionnaires comme "biens de la Nation", a été fondu au bénéfice de l'Etat.
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